Cas d'infections par l'hantavirus des Andes : une situation exceptionnelle

Le rat sauvage peut aussi contaminer d'autres rats (animaux de compagnie, de laboratoire, élevages pour nourrir des reptiles et vendus congelés...).

© Carlos Aranguiz-Adobe

Jeanne BRUGÈRE-PICOUX

Professeure honoraire agrégée de pathologie du bétail à l'école vétérinaire d'Alfort

Présidente honoraire de l'Académie vétérinaire de France, Académie nationale de médecine

Santé publique

Les cas d'hantavirose survenus sur le bateau MV Hondius mettent l'accent sur cette zoonose qui, dans le cas du virus en cause, peut faire l'objet d'une transmission interhumaine. La situation s'est compliquée du fait du débarquement de passagers qui illustre l'importance de rechercher les cas contacts. Des questions restent en suspens, notamment sur la possibilité de cas asymptomatiques ou en cours d'incubation plus ou moins excréteurs du fait du caractère exceptionnel de cette situation.

Les cas d'infections par l'hantavirus des Andes, ayant occasionné trois décès sur un bateau néerlandais, illustrent des contaminations limitées mais évoluant sur plusieurs jours avec un temps d'incubation pouvant atteindre 42 jours.

Cet épisode a débuté début avril.

Au début de la croisière destinée à observer des oiseaux, la mort d'un passager néerlandais âgé de 70 ans (le 11 avril après avoir présenté des symptômes le 4 avril), quelques jours après son embarquement le 1er avril sur le bateau MV Hondius à Ushuaia (Argentine), fut considérée comme naturelle avec un choc respiratoire. Mais lors du débarquement de son corps à l'escale de Sainte-Hélène, le 22 avril, son épouse âgée de 69 ans qui l'accompagnait, malade à son arrivée, sera évacuée d'urgence à Johannesburg (Afrique du Sud) où elle décédera rapidement le 25 avril.

L'hypothèse d'une « épidémie » rappelant l'épidémie de Covid-19 sur le Diamond Princess deviendra évidente avec l'isolement d'un hantavirus Andes (mortel jusqu'à 38 %) chez la Néerlandaise décédée et l'observation d'autres cas : un troisième chez un passager du bateau justifiant son évacuation pour des soins intensifs en Afrique du Sud ; un quatrième avec le décès à bord d'une passagère allemande le 2 mai ; des symptômes chez deux membres de l'équipage (évacués aux Pays-Bas, confirmés plus tard positifs).

Traçabilité remarquable

La situation s'est compliquée du fait que, sur les 30 passagers débarqués à Sainte-Hélène, il y a eu par la suite deux nouveaux cas confirmés (l'un est hospitalisé en Afrique du Sud et l'autre à Zurich), démontrant l'importance de rechercher les autres cas contacts croisiéristes avec la difficulté de tracer leurs voyages ultérieurs, 12 pays étant concernés (vols directs ou correspondances, arrêt dans certains pays, risque de contaminations secondaires...).

Cette traçabilité d'autres contaminations à partir de ces cas contacts croisiéristes est remarquable. Ainsi, il a fallu aussi rechercher les cas contacts non croisiéristes ayant pris le vol international Sainte-Hélène-Johannesbourg où fut convoyé le deuxième cas décédé à son arrivée.

Au 10 mai 2026, aucun cas secondaire n'a été identifié parmi ces derniers (dans ce vol, seul l'un des huit ressortissants français identifiés fut sous surveillance du fait de symptômes discrets avant d'être finalement testé négatif le 8 mai au soir). Mais il y a eu aussi d'autres cas contacts secondaires répertoriés dans un vol Johannesburg-Amsterdam) soit, au 11 mai, un total de 22 ressortissants français concernés et surveillés.

Virus identique à celui d'Amérique du Sud

A la date du 10 mai, le virus isolé apparaît identique à celui qui sévit en Amérique du Sud où le couple décédé a circulé avant son embarquement mais des travaux sont en cours pour vérifier s'il a subi une mutation ayant pu le rendre plus pathogène. Le délai de 4 jours entre l'embarquement et le début des symptômes chez le patient zéro témoigne d'une contamination antérieure à l'embarquement du 1er avril (et non liée à la présence de rongeurs sur le bateau).

Face à ces cas liés au virus Andes sur un bateau de croisière, il est difficile de répondre à de nombreuses questions qui peuvent encore se poser, notamment sur la possibilité de cas asymptomatiques ou en cours d'incubation plus ou moins excréteurs du fait du caractère exceptionnel de cette situation.

Si le risque serait modéré selon l'Organisation mondiale de la santé quant à une contamination comme la Covid-19, il faut rappeler que, parmi les hantavirus, seul le virus des Andes se distingue par la possibilité d'une transmission interhumaine lors de contacts. Le confinement dans un milieu très clos (le bateau) peut expliquer la contamination qui a été possible avec cet hantavirus particulier à partir d'un patient zéro. Mais la particularité de connaître ce patient zéro dans le contexte d'une croisière et de pouvoir tracer les cas contacts primaires dans le bateau et secondaires pendant des voyages est une aide précieuse pour juguler, par des mesures sanitaires, d'autres contaminations et surtout de prendre en charge rapidement toute personne avertie d'une possible contamination dès les premiers symptômes.

Evacuation vers leurs pays respectifs

Le 10 mai, le débarquement des passagers du MV Hondius a permis leur évacuation vers leurs pays respectifs. Parmi les cinq ressortissants français (dont deux vétérinaires, Julia et Roland Seitre, NDLR) sous surveillance sanitaire pendant 72 heures à Paris à l'hôpital Bichat, une femme a présenté une hyperthermie pendant son transport et, le matin du 11 mai, l'infection par le virus des Andes a été confirmé alors que son état s'est dégradé, nécessitant une réanimation.

Pour les autres cas contacts français, une quarantaine de 42 jours est prévu à domicile par un décret paru le 11 mai « permettant de mettre en place les mesures d'isolement adaptées à l'égard des cas contacts et protectrices de la population générale ».

Par ailleurs, sur les 17 passagers américains retourné au Nébraska, l'un s'est révélé positif et un autre serait suspect d'être infecté. Il y aurait donc 10 cas confirmés d'hantavirose, dont 3 décès, au 11 mai 2026 et on ne peut pas exclure la possibilité d'autres cas dans les semaines à venir, justifiant la mise en place de mesures de précaution.

La seule étude très documentée sur le virus des Andes a concerné un foyer en Argentine avec quatre vagues successives de contaminations entre novembre 2018 et février 2019 conduisant à 34 cas et 11 décès (Martinez et al, 2020)*. La première transmission eut lieu lors d'un repas d'anniversaire avec un patient index contaminant ses 5 voisins dont l'un (patient 2) décédera après avoir infecté 6 personnes dont son épouse. Lors de sa veillée funèbre, cette dernière, présentant déjà des symptômes, transmettra le virus à 10 personnes supplémentaires dont l'une contaminera 3 personnes.

Temps d'incubation de 14 à 40 jours

Cette étude a permis d'estimer des temps d'incubation variant de 14 à 40 jours avec un taux de mortalité pouvant atteindre 38 %, de souligner le risque de transmission secondaire pour les cas contacts (dont la possibilité d'une transmission nosocomiale) mais aussi d'un risque accru avec certains malades super propagateurs du fait d'une charge virale importante, un taux de reproduction de la maladie de 2,12 (représentant le nombre de cas secondaires contaminés par un malade diminuant à 0,96 lors de mesures sanitaires).

La découverte de deux cas supplémentaires d'infection le 11 mai, l'un en France (symptomatique), l'autre en Amérique (asymptomatique), témoigne de la vigilance nécessaire sur les cas contacts primaires (les croisiéristes) et secondaires (cas contacts non croisiériste, dont 22 ressortissants français actuellement répertoriés).

Un foyer humain lié à une hantavirose dans un cadre touristique est exceptionnel. On peut rappeler celui de l'été 2012 où un autre hantavirus connu en Amérique du Nord, le Sin Nombre virus, fut à l'origine d'une série de pneumonies graves dans le parc national de Yosemite en Californie (10 cas confirmés avec 3 décès). A la différence du virus Andes (localisé en Amérique du Sud et seul hantavirus se distinguant par une transmission interhumaine), la contamination avait pour origine des souris se nichant dans l'isolant des parois d'un hébergement de camping. Ces cas cliniques furent très médiatisés pour alerter les touristes ayant pu être contaminés lors d'un hébergement dans le camping.

Quel risque en France avec les hantavirus ?

Contrairement au continent américain où les hantavirus sont responsables d'un syndrome cardio-pulmonaire, les hantavirus rencontrés en Europe et en Asie sont à l'origine de fièvres hémorragiques à syndrome rénal (FHSR) avec un taux de létalité moindre (0,4 %). (En Guyane, des cas mortels ont été observés avec l'hantavirus Maripa transmis par des rongeurs sauvages).

Les quatre espèces d'hantavirus zoonotiques circulant sur le continent européen sont les virus Puumala (PUUV), Séoul (SEOV), Dobrava-Belgrade (DOBV) et Tula (TUV). Les plus importants en France sont PUUV et SEOV.

Les cas humains de FHSR dus à PUUV sont principalement détectés dans le quart Nord-Est du territoire où l'on peut observer des épidémies localisées. La contamination humaine est principalement associée à la présence de rongeurs sauvages qui vivent dans les habitations (granges, greniers, remises, cabanes abandonnées, etc.). L'Homme se contamine par contact avec les fèces, l'urine ou la salive, généralement sous forme d'aérosols lors d'interventions dans les greniers ou les granges ou, plus rarement, par morsure. Entre 2012 et 2023, l'Institut Pasteur a recensé 1 299 cas confirmés d'hantavirose (FHSR) liés au virus PUUV surtout dans le Nord-Est.

Rôle des rats de compagnie

Les cas humains d'infection par le virus SEOV sont sporadiques et peut-être sous-estimés. Les enquêtes réalisées entre 2010 et 2012 dans le Rhône par Florence Ayral à l'école nationale vétérinaire de Lyon ont montré que 14 % des rats étaient infectés (Bull Acad. Vét. de France, 2023). Mais le rat sauvage (rat noir) peut aussi contaminer d'autres rats (animaux de compagnie, de laboratoire, élevages pour nourrir des reptiles et vendus congelés...).

Ce n'est que depuis un peu plus de dix ans que l'on a découvert que les rats de compagnie (Rattus norvegicus) pouvaient être aussi infectés par ce virus au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Allemagne. Ce risque de transmission du SEOV par le rat de compagnie pourrait être supérieur à celui provoqué par les rongeurs sauvages du fait des contacts étroits entre le rat et son propriétaire, souvent un enfant.

Ces cas liés aux rats de compagnie témoignent de l'importance en santé publique de cette hantavirose liée à un animal de compagnie non traditionnel.

* Martinez et al, N Eng J Med, 2020, 383 ;2230-2241.




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