Maladies silencieuses du chat : prendre en compte le fardeau du propriétaire-aidant
Les fardeaux du proche-aidant et du propriétaire-aidant deviennent des concepts analogues, aux méthodes d'évaluation comparables et aux conséquences partagées.
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Thierry POITTE
Fondateur du Réseau CAPdouleur
DIU Douleur
CES Traumatologie et chirurgie ostéo-articulaire
Clinique vétérinaire Ile de Ré
(17630 La Flotte-en-Ré)
Site Internet : www.capdouleur.fr

Réflexions
Le fardeau du propriétaire-aidant appliqué aux maladies silencieuses du chat est à prendre en compte face à ses impacts sur la relation thérapeutique et l'observance. Ses conséquences peuvent être graves pour la qualité de vie de l'animal, voire dramatiques en cas de décision d'arrêt de soins et d'euthanasie.
Le fardeau du propriétaire-aidant (FPA) est l'ensemble des difficultés physiques, psychologiques, émotionnelles, sociales et financières que le propriétaire-aidant d'un animal inconfortable ou douloureux, convalescent de maladies chroniques, expérimente au quotidien.
Il s'agit d'un construit multidimensionnel avec une double fondation : des contraintes objectives (temps, tâches, finances) et un vécu subjectif (spiritualité, culpabilité, épuisement, anxiété, sentiment d'échec).
En 2026, 20 à 25 millions de Français vivent avec au moins une maladie chronique et environ 20 à 23 millions déclarent des douleurs chroniques1.
Cette large population est accompagnée quotidiennement par 8 à 11 millions de proches aidants.
Selon le baromètre Facco-Odoxa 2025, 39 % des foyers français possèdent un ou plusieurs chats, ce qui situe la population féline hexagonale à 16,7 millions de chats2.
30 à 40 % de ces derniers, soit 5 à 7 millions, vivent avec un inconfort marqué, une douleur, voire une souffrance, en relation avec une forte prévalence des maladies chroniques, aggravée par une multimorbidité complexe.
Compte tenu du lien Homme-animal, récemment exploré (Habri 2021-2023), 79 % des propriétaires considèrent leur animal de compagnie comme un membre (proche) de la famille.
Ainsi, les fardeaux du proche-aidant et du propriétaire-aidant deviennent des concepts analogues, aux méthodes d'évaluation comparables (questionnaires Zarit) et aux conséquences partagées : leurs propres vies (désirs, projets) sont mises entre parenthèses, leurs existences réduites à ce qui s'apparente parfois à un chemin de croix.
« Le plus lourd fardeau, écrivait Victor Hugo, c'est d'exister sans vivre. »
Un autre fardeau enduré est celui de l'absence de reconnaissance de ces victimes cachées : le statut d'aidant reste trop fréquemment invisible dans les systèmes de soins humains et vétérinaires alors que la charge imposée et subie impacte la qualité de la relation thérapeutique.
Le FPA est évalué avec une version « animaux de compagnie » du Zarit Burden Interview (18 items notés de 0 à 4), soit un total maximum de 72 et une charge cliniquement significative (cut-off) déterminée à un score = 183-4.
Deux études sur le ressenti des propriétaires
Deux études se sont intéressées au FPA ressenti par les propriétaires de chat, aux résultats apparemment contradictoires.
L'étude de Spitznagel 20235 démontre qu'en moyenne, toutes affections confondues, de gravité et de modalités de suivi très diverses, le FPA est légèrement plus élevé lorsqu'il concerne les chiens plutôt que les chats malades.
Dans ce panel grand public (enquête Etats-Unis en ligne portant sur 1 085 répondants : 333 propriétaires d'un chat malade, 492 propriétaires d'un chat en bonne santé et 260 propriétaires d'un chien malade), le FPA est fréquent et cliniquement significatif pour environ un tiers des détenteurs (cut-off = 18).
La différence de charge pourrait s'expliquer par un taux de médicalisation des chats plus faible, une dépendance des chiens par rapport à l'humain perçue comme plus forte, un fatalisme et un renoncement accru face aux difficultés de traitement de l'espèce féline.
L'étude de Silva 20246 conclut qu'une proportion de propriétaires avec FPA « cliniquement significatif » est plus élevée pour les chats (54 %) que pour les chiens (34 %).
Mais le panel est ici différent, comparant deux spécialités vétérinaires (dermatologie et oncologie), au sein d'un hôpital vétérinaire universitaire brésilien.
Finalement la première étude décrit un niveau global de charge légèrement plus élevé (tous scores faibles, modérés et sévères confondus) pour les chiens alors que la deuxième insiste sur une souffrance clinique plus préoccupante pour les détenteurs de chats, appelant à la vigilance de l'équipe vétérinaire.
Ces contradictions apparentes, au regard d'une lecture rapide des abstracts, disparaissent dès lors que le contexte de recherche (panel en ligne versus exercice de référés en hôpital vétérinaire, types de maladies) et que les indicateurs d'étude sont regardés avec attention.
Les conséquences du FPA sont graves pour la qualité de vie de l'animal (dégradée par l'inobservance), parfois dramatiques (décision d'arrêt de soins et d'euthanasie), menaçant souvent l'alliance thérapeutique.
En médecine féline, les études disponibles ne permettent pas de comparer de façon robuste des niveaux différents de FPA selon l'affection considérée (arthrose, MRC, endocrinologie, cancérologie...).
Les décisions d'euthanasie en relation avec le FPA sont assez bien documentées en rhumatologie canine : 41,5 % des propriétaires de chiens souffrant d'arthrose (douleur et handicap fonctionnel) ont déjà envisagé l'arrêt définitif de soins et le recours à une « mort douce »7.
En l'absence de telles données précises chez le chat, il est envisageable de supposer que le FPA puisse être à l'origine de résignation d'euthanasie pour des chats arthrosiques, surtout lors de multimorbidité associée et de changements inédits de comportements.
Les maladies silencieuses du chat
L'arthrose féline est très fréquente (61 % des chats de plus de six ans souffrent d'arthrose radiologique)8 et cause majeure indiscutable de douleur chronique en relation avec une atteinte dégénérative et inflammatoire, très majoritairement pluri-articulaire.
Elle fait partie des maladies silencieuses du chat dans lesquelles le diagnostic est retardé car l'expression clinique est souvent masquée (le chat est un mésoprédateur), fruste et confondue par le propriétaire avec des signes de vieillissement.
La vie apparemment paisible peut ainsi continuer rappelant les mots du chirurgien Leriche : « La santé, c'est la vie dans le silence des organes ». Autrement formulé : le silence des organes n'est pas forcément une absence de maladie, en ce sens qu'il peut y avoir maladie sans malade.
Dans cette perspective, c'est l'inconfort ou la douleur bruyante qui viennent rompre ce silence et briser la vie et qui font entrer tardivement le sujet dans la maladie visible et audible.
Ce retard d'évaluation et donc de diagnostic installe le chat arthrosique dans des voies physiopathologiques de la douleur, cabossées par la neuroplasticité, sur lesquelles l'organe locomoteur devient incapable d'amortir les contraintes qu'elles soient non ou légèrement douloureuses (allodynie et hyperalgésie) et sur lesquelles des perturbations émotionnelles négatives (peur, tristesse, colère) conduisent à des troubles du comportement (anxiété, irritabilité et agressivité, isolement social et affectif).
Concernant l'endocrinologie, 10 % des chats diabétiques sont euthanasiés au jour du diagnostic et 10 % supplémentaires dans les 12 premiers mois en raison des charges suivantes : état clinique et multimorbidité, crainte de l'hypoglycémie ou des injections, contraintes de temps, impact sur le mode de vie, difficultés de garde et de déplacement, coûts9...
Le FPA affecte d'autre part l'observance et donc la qualité des soins donnés au long cours. Shaevitz (2019) a démontré ce lien en cancérologie canine et féline, insistant sur le retentissement émotionnel de l'annonce de la maladie et la difficulté de respecter le parcours de soins : examens coûteux et invasifs, complexité et effets indésirables de la thérapeutique10.
Les conséquences physiques (somatiques par le manque de sommeil) et psychologiques pour le propriétaire peuvent être dévastatrices (majoration des signes de dépression, de stress, de colère et d'irritabilité), venant dégrader sa qualité de vie mais aussi la nature de la relation avec l'équipe vétérinaire.
Le FPA apparaît donc comme un facteur de risque structurel de réflexion et parfois de décision d'euthanasie mais aussi conjoncturel lorsqu'il se combine à d'autres éléments aggravants, comme la multimorbidité, l'échec ressenti des traitements ou des contraintes de soins jugées ingérables.
Dans une nouvelle approche One Health centrée famille, tenant compte des interdépendances entre le chat douloureux, son propriétaire-aidant et un environnement particulièrement influent, le FPA est désormais à prendre en compte face à ses impacts sur la relation thérapeutique et l'observance. ■
Cet article est le premier d'une série dédiée à l'observance et au projet CAPobservance. Un second article proposera une méthodologie pour adoucir ce fardeau au profit d'une meilleure qualité de vie partagée.
1 https://ofda.fr/barometre-douleur-france/;
2 Facco : Fédération des fabricants d'aliments pour chiens, chats, oiseaux et autres animaux familiers. https://www.facco.fr/chiffres-cles/les-chiffres-de-la-population-animale-2/.
3 Britton K et al. Caregiving for a Companion Animal Compared to a Family Member : Burden and Positive Experiences in Caregivers. Front Vet Sci. 2018 Dec 21;5:325.
4 Spitznagel MB et al. Caregiver burden in owners of a sick companion animal : a cross-sectional observational study. Vet Rec. 2017 Sep 21;181(12):321.
6 Silva PTRF et al. Caregiver Burden in Small Animal Clinics : A Comparative Analysis of Dermatological and Oncological Cases. Animals (Basel). 2024 Jan 16;14(2):276.
7 Spitznagel MB et al. Relationships among owner consideration of euthanasia, caregiver burden, and treatment satisfaction in canine osteoarthritis. Vet J. 2022 Aug;286:105868.
8 Slingerland LI et al. Cross-sectional study of the prevalence and clinical features of osteoarthritis in 100 cats. Vet J. 2011 Mar;187(3):304-9.
10 Shaevitz MH et al. Early caregiver burden in owners of pets with suspected cancer : Owner psychosocial outcomes, communication behavior, and treatment factors. J Vet Intern Med. 2020 Nov;34(6):2636-2644.






