Détecter et prévenir le fardeau du soignant : des soutiens existent

Le vétérinaire doit accepter de se former au management pour son entreprise et pour s'épanouir en se donnant du temps pour lui avec le sport et les activités socio-culturelles.

© Antonioguillem - Adobe

Elsa BONNEFOND-CLUSEAU

Consultante manager Vetoccitan

Stéphane CLUSEAU

Consultant AnimAll

Santé

Après avoir démontré que le fardeau du soignant n'est ni un fantasme ni un tabou mais une réalité brutale, partagée par les professionnels de la médecine humaine et vétérinaire1 (DV n° 1769), sont proposées ici des solutions concrètes pour tenter de détecter précocement, prévenir durablement et traiter efficacement ce fardeau afin d'apporter de l'apaisement aux soignants en médecine vétérinaire, de leur permettre de retrouver leur équilibre et de garder leur vocation intacte.

Pour permettre la prise en charge des fardeaux naissants ou existants au sein d'une équipe, il faut préalablement accepter de les détecter pour les identifier afin de mesurer leurs degrés d'impact. Cela concerne les salariés de l'entreprise vétérinaire, les associés et les collaborateurs libéraux.

« Ce qu'on ne mesure pas, on ne peut pas l'améliorer », Peter Drucker.

Les méthodes permettant de détecter, d'iden­tifier et de mesurer le fardeau des soignants sont diverses. Quelques exemples permettront une mise en place à court terme dans votre entreprise vétérinaire.

Commençons par des actions simples : si l'entretien professionnel pour les salariés est obligatoire, il n'est initialement pas prévu pour sonder l'état émotionnel de l'employé. Ainsi il est conseillé de réaliser en complément une rencontre annuelle pour détecter un éventuel mal-être des équipes, destinée à tous les membres de la clinique (associés, collaborateurs libéraux). Aussi il est proposé de mettre en place un rendez-vous individuel confidentiel de 45-60 minutes, mené par un manager formé ou un psychologue du travail, de préférence extérieur à l'entreprise, ce qui permettra de ne générer ni à priori, ni jugement. L'objectif est de créer un temps d'échange sécurisé afin que ce partage puisse être le plus authentique possible. Il est recommandé de le réaliser en dehors de la clinique, dans un environnement serein, sans risque d'être dérangé.

Sensibiliser et protéger les équipes

Cette session se structure en trois temps : un bilan positif de l'année développant les réussites et les fiertés du collaborateur puis l'état des lieux émotionnel et énergétique (échelle 1-10). Des questionnaires spécifiques sont souvent utilisés pour recentrer l'échange. Enfin, il faut ouvrir l'entretien sur les besoins exprimés (formation, aménagement du travail, soutien...). Selon le collectif Happy Vet, 87 % des salariés se sentent « vus et reconnus » après cet entretien2. Bien que nécessaire, ce dispositif peut avoir ses limites, notamment parce que certaines personnes ne sont pas à l'aise avec ce type d'entretien.

Afin de compléter cet entretien, nous pourrions reprendre la proposition exposée dans notre article précédent1 nommée test de Karasek (validé par l'INRS). C'est un outil idéal pour mesurer l'exigence psychologique, la latitude décisionnelle et le soutien social. Il serait intéressant de le réaliser chaque année. Le fonctionnement du test de Karasek et son intérêt sont détaillés dans le rapport de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques3.

Après avoir détecté, identifié et mesuré le poids du fardeau des soignants, il faut s'orienter vers le développement de la prévention pour sensibiliser les équipes et les protéger afin de leur permettre de retrouver un équilibre émotionnel face aux situations professionnelles parfois instables.

« Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l'opportunité dans chaque difficulté », Winston Churchill.

Mieux se connaître et s'analyser

Lors du développement des tensions et des pressions vécues au quotidien, il peut être judicieux d'appréhender nos réactions instinctives lors de situations complexes. Ainsi nous vous encourageons à découvrir et identifier vos drivers face au stress, ce qui peut être un moyen de mieux se connaître pour mieux s'analyser et être en pleine conscience de sa vie. Comme le présente Jean-Yves Frenot dans son livre La process communication au service de la relation soignant-soigné, l'utilisation de driver permet de modifier son approche, son positionnement relationnel et comportemental pour améliorer le lien avec son interlocuteur et mieux gérer son propre stress : « La porte d'entrée dans la séquence de stress s'appelle un driver : terme anglais dont la traduction française est « conducteur ». Taibi Kahler l'a nommé ainsi en hommage à Freud qui pensait : « C'est l'inconscient qui nous conduit ».

Lorsque nos besoins psychologiques ne sont pas satisfaits ou que le canal de communication proposé ne nous convient pas, nous manifestons des comportements subtils, des séquences automatiques : les drivers. Le phénomène ne correspond pas encore à une position de vie (+,-) ou (-,+) mais révèle déjà le début d'une séquence de détresse qui n'a plus qu'à se développer. Le concept des drivers matérialise ce que nous appelons un stress de premier degré. Une petite voix intérieure s'élève dans notre tête. Nous ne sommes plus maîtres de la conduite, du choix du parcours ni de notre destination. Nous passerions, dans notre quotidien, plus de 70 % de notre temps à exprimer comportementalement des drivers sans en avoir conscience. Leur manifestation, verbale ou non verbale peut ne durer que quelques secondes...4.

Pour identifier nos drivers, nous pouvons réaliser un des nombreux tests disponibles en ligne. Il existe différents types de drivers comme les classiques (Sois parfait, Fais plaisir, Dépêche-toi, Sois fort, Fais un effort) qui s'amplifient sous la pression. Réaliser un atelier intra-entreprise de deux heures avec un questionnaire permettrait une prise de conscience immédiate et une libération puissante et constructive pour la suite.

Fixer un cadre et des règles précises

Au-delà de cette prise de conscience personnelle, une des étapes clés est de fixer un cadre dans l'entreprise avec des règles bien précises. Cette action permettra d'apporter une vision commune de l'entreprise et de son fonctionnement (interne et externe). C'est un processus à réaliser en équipe. Les règles doivent être construites par chaque membre de l'équipe. Elles doivent permettre d'apporter du soutien, de la sécurité et de la bienveillance. Une fois posées, des sanctions doivent pouvoir être appliquées si les règles ne sont pas respectées. Cet exercice nous permettra de limiter un certain nombre de risques mais aussi de prendre conscience en équipe des besoins de chacun. Cela permet de poser les limites communes.

Justement, nous avons bien besoin d'apprendre à fixer nos limites, d'appréhender nos émotions et de gérer notre stress pour limiter l'explosion émotionnelle et la surcharge de notre fardeau de soignants. Ainsi, passer par la formation (inter-entreprise ou intra-entreprise) est un très bon levier. Non que les formations théoriques soient moins efficaces, mais les formations dites expérientielles permettront de ressentir et découvrir notre langage corporel pour utiliser nos propres ressources et émettre nos propres solutions soulageant notre fardeau.

L'Équicoaching5 en fait partie. Certaines équipes, comme le personnel soignant du CHV Languedocia (Montpellier, 34) et les managers des fonctions supports du fournisseur de solutions de diagnostic Kitvia, en ont fait l'expérience. Ces derniers témoignent : « Il faut le vivre pour comprendre l'impact précieux que cette formation apporte au sein de sa propre communication ainsi que la communication avec autrui » ; « Beaucoup d'enseignements que chacun devrait prendre le temps de suivre pour devenir une meilleure version de soi-même ».

Ces formations menées en équipe peuvent permettre d'identifier le besoin d'un accompagnement individuel personnalisé, avec un professionnel de santé spécialisé en santé humaine (psychologue, psychiatre...) ou un coach ou Équicoach, durant plusieurs séances, pour retrouver un apaisement et développer son bien-être.

Des actions simples, concrètes et durables

Sans attendre la création d'un plan de formation qui pourrait être mis en place, commençons avec des actions simples, concrètes et durables pour le confort de l'entreprise et de son personnel.

1- Apprendre à déléguer pour dégager du temps

Apprendre la délégation de certaines tâches peut devenir très vite un élément capital pour permettre aux vétérinaires d'optimiser l'organisation dans la clinique. Cela permet de libérer son esprit pour se concentrer sur les éléments essentiels dans la journée. Même si tout ne peut pas être confié, un tri des actions en fonction des compétences de chaque collaborateur peut permettre une meilleure gestion du quotidien des praticiens.

Comme le rappelle notre confrère Pierre Mathevet (Tirsev), la délégation en clinique est « clairement un double effet Kiss Cool très intéressant... À condition de bien définir la mission qui est déléguée, précisément à qui elle est déléguée et les conditions exhaustives de la délégation (résultat attendu, temps imparti, moyens financiers, limites...). Car déléguer ne veut pas dire refiler les tâches sans intérêt, ni se défiler devant ses responsabilités. Au contraire, exécutée dans de bonnes conditions, la délégation peut permettre de développer l'esprit d'équipe »6.

2- Utiliser la technique du regroupement (batch processing)

Une autre solution peut consister à regrouper les tâches cognitives. Dans sa thèse La charge mentale lors des tâches cognitives7, Lina-Estelle Louis décrit des actions intéressantes à mettre en place comme se réserver deux créneaux par jour sur le planning pour le traitement de tâches administratives (courriels, factures...). Les règles d'or à appliquer sont simples : mettre le téléphone en mode avion, travailler la porte fermée, afficher une pancarte « Ne pas déranger ».

Elle met en avant que cela réduirait de 41 % le sentiment de « tâches infinies ».

Rester soudés en équipe

3- Créer un binôme de soutien pour briser l'isolement

Le plus important est de rester soudés en équipe. Partager les bons moments comme les galères, nous soutenir entre nous compte énormément, à la clinique ou en dehors. Pour l'instant, la principale association où nous pouvons parler et être écoutés est le réseau Vétos-Entraide, qui existe depuis 2013. Depuis 2021, l'Ordre des vétérinaires, l'association Vétérinaires pour tous, la MSA, AG2R... testent des dispositifs d'aide psychologique avec des psychologues ou des psychiatres qui connaissent bien notre métier. Le problème est que très peu de vétérinaires y ont encore recours : en 2023, moins de 400 vétérinaires ont utilisé les consultations prises en charge. Dans les écoles vétérinaires, nous parlons encore trop peu de santé mentale, même si les étudiants le réclament de plus en plus. Nous sentons que les choses bougent : les gens osent enfin parler et nous allons dans la bonne direction8.

4- Afficher le Tableau des bonnes énergies

La pyramide de Maslow nous rappelle notre besoin d'appartenance. Le fait de créer une parenthèse dans la journée, où chaque collaborateur peut noter sur un tableau les éléments positifs de sa journée, lui permet de prendre conscience des succès et joies et de découvrir et partager celles de ses collaborateurs. Nous avons un besoin d'appartenance qui doit être nourri chaque jour pour satisfaire ce besoin essentiel. Cette action permettra aussi d'éveiller et de renforcer les liens de l'équipe.

5- Donner de la place au débriefing émotionnel express post-consultation difficile

Parfois, à la suite d'une consultation difficile, comme lors d'une euthanasie, ou lorsque nous sommes confrontés à une situation complexe avec un client particulièrement difficile, il arrive que l'on ressente un vide intérieur. Dans ces moments-là, il n'est pas toujours facile de gérer l'après-coup et de retrouver son calme émotionnel. Une partie de soi semble s'être brisée, voire disparue.

Des techniques issues du coaching

Certaines techniques issues du coaching peuvent aider à reprendre nos esprits et à retrouver nos propres ressources. En voici une qui ne dure que trois minutes :

- trois respirations conscientes ;

- deux questions auxquelles répondre intérieurement ou avec une personne de confiance : « Qu'est-ce qui m'a touché ? » ; « Pourquoi suis-je affecté ? » ;

- ensuite, noter dans un carnet une ou plusieurs actions concrètes en répondant à : « De quoi aurais-je besoin ? ».

Pratiquée régulièrement, cette routine simple permet, à moyen et long termes, de réduire la fatigue de compassion. L'idéal serait de l'intégrer à son quotidien.

6- Fixer des temps de respiration avec la cohérence cardiaque

Au travers de son article publié dans Comportement Animal, notre consoeur Alexandra Couture nous fait comprendre l'intérêt de la cohérence cardiaque pour le propriétaire avec son animal en consultation.

Pourquoi ne pourrions-nous pas la mettre en place pour nos équipes en clinique sur quelques minutes après une situation complexe vécue ou encore lorsque la pression de la journée ne redescend pas ?9. Pour tester l'entrée en cohérence cardiaque, il suffit de respirer 6 fois (6 inspirations/expirations) par minute pendant 3 à 5 minutes.

Accompagnent externe temporaire ou permanent

Bien sûr, certaines actions qui permettraient de diminuer le poids du fardeau ne viennent pas toujours de la gestion humaine ni de son développement. La mise en place d'actions destinées à tous les acteurs de l'entreprise vétérinaire (actions individuelles et collectives) peut participer à la réduction du stress chronique et au développement de la sérénité au travail.

Au niveau organisationnel et financier, il pourrait y avoir d'autres axes de travail, comme l'image de l'entreprise (une marque employeur forte permet moins de turn over) ou de reprendre une organisation interne constructive en employant un office manager ou un cabinet externe pour limiter la charge administrative ou bien revoir des éléments précis de l'entreprise avec le personnel, comme une politique de tarification claire qui permettrait une communication financière sereine et donc un confort au quotidien entraînant la diminution d'une pression identifiée ou non.

Demander de l'aide avec un accompagnement externe temporaire ou permanent afin de diminuer la pression et la charge du chef d'entreprise peut être un atout pour l'avenir.

Certains chefs d'entreprise travaillent avec l'accompagnement ponctuel d'un préparateur mental. Pourquoi pas nous ?

Le vétérinaire doit accepter de se former au management pour son entreprise et pour s'épanouir en se donnant du temps pour lui avec le sport et les activités socio-culturelles qui doivent être mis sur l'emploi du temps de chacun, quoi qu'il en coûte... pour protéger sa propre santé. Si nous souhaitons protéger et soigner, commençons par faire attention à nous.

Des humains au service du vivant

En conclusion, nous pourrions nous questionner : « Que pouvons-nous mettre en place à court, moyen et long termes dans l'entreprise pour limiter le fardeau de nos équipes soignantes ? ». Dans un premier temps, il est essentiel de se fixer des objectifs simples pour les réaliser avec succès. Puis il faut réfléchir dans la durée avec une approche globale et planifiée. Il est parfois important, et même primordial, de solliciter un acteur externe pour organiser un plan de travail afin de pouvoir structurer et cadrer la démarche et ainsi bénéficier d'une meilleure efficacité pour plus de confort.

« Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on le fasse », Nelson Mandela.

Parce que prendre soin de ceux qui soignent, c'est protéger la santé de tous. Parfois perçus comme des héros par nos clients, nous restons avant tout des êtres humains au service des vivants. Nous méritons d'être protégés. Parler pour évacuer la charge du fardeau est l'élément le plus marquant à prendre en compte pour rapidement sortir de cette spirale infernale.

1 « Fardeau du personnel soignant : une multitude de défis affectant la santé physique, émotionnelle et psychologique », La Dépêche Vétérinaire n° 1769, Elsa Bonnefond et Dr Stéphane Cluseau.

2 www.happyvetproject.org

3 https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/pdf/2016-004v2.pdf

4 https://shs.cairn.info/la-process-communication-au-service-de-la-relation-soignant-soigne--9782729621278-page-204?lang=fr&tab=premieres-lignes): chapitre 13 (pages 204 à 237).

5 Définition : www.lie-e.fr

6 www2.sngtv.org/formation/deleguer-un-art-difficile-mais-doublement-indispensable/

7 https://theses.hal.science/tel-04637024v1/file/LOUISLinaEstelle.pdf

8 www.vetfutursfrance.fr/accompagnement-psychologique-metier-veterinaire-france.html

9 www.coherenceinfo.com/wp-content/uploads/2022/01/Article-Alexandra-CCPV.pdf

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1786

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