Améliorer l'observance lors de maladies chroniques : de l'approche conceptuelle à la pratique avec CAPobservance
Le taux d'observance en médecine vétérinaire est estimé entre 40 et 60 % mais ces chiffres, basés sur des autodéclarations, pourraient être surévalués.
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Michel JEANNEY
Exercice
L'explosion des maladies chroniques, liées au vieillissement des animaux de compagnie, relance le chantier de l'observance en médecine vétérinaire. La démarche CAPobservance, initiée par CAPdouleur et la société Tirsev et qui a obtenu le partenariat exclusif de Boehringer Ingelheim, s'inscrit dans cette dynamique. Les acteurs soulignent l'importance de développer une véritable culture de l'observance chez les vétérinaires avant de passer à la mise en pratique.
CAPdouleur, réseau dédié à la lutte contre la douleur animale, et Tirsev, société spécialisée dans le management et la relation client, se sont associés pour analyser les freins à l'observance et proposer des solutions concrètes. Ce projet, baptisé CAPobservance, sera déployé en partenariat exclusif avec Boehringer Ingelheim pour trois ans à compter de 2026.
« Cette initiative part d'un constat : l'explosion des maladies chroniques, en raison du vieillissement des animaux, entraîne une hausse des processus douloureux et une dégradation de leur qualité de vie », explique Thierry Poitte, cofondateur de CAPdouleur.
Un décalage de perception entre vétérinaires et propriétaires
« Face à l'inobservance, un fatalisme teinté d'impuissance prédomine chez les vétérinaires alors que les solutions thérapeutiques se multiplient », souligne-t-il. Le taux d'observance en médecine vétérinaire est estimé entre 40 et 60 % mais ces chiffres, basés sur des autodéclarations, pourraient être surévalués.
En médecine humaine, 23 millions de Français souffriraient de maladies chroniques. En médecine vétérinaire, l'absence de données objectives a poussé CAPdouleur et Tirsev, représentée par son cofondateur, notre confrère Pierre Mathevet, à lancer deux enquêtes (qualitative et quantitative) pour évaluer la perception des propriétaires.
Il ressort que les principaux freins à l'observance ne sont pas tant liés au coût perçu négativement par le propriétaire qu'à un manque de disponibilité, d'écoute et de suivi des équipes vétérinaires. Thierry Poitte évoque un manque de « qualité de temps disponible » de la part des équipes soignantes.
Un décalage existe donc entre la perception des propriétaires et celle des vétérinaires qui estiment difficile d'évaluer la douleur animale et doutent de l'engagement des propriétaires dans le suivi.
Quatre portes d'entrée et deux pistes de réflexion
À partir de ces enquêtes, CAPobservance a identifié quatre axes d'intervention ou « portes d'entrée » : l'animal douloureux, l'équipe soignante vétérinaire, le propriétaire aidant et les laboratoires pharmaceutiques.
Thierry Poitte souligne la notion de « torts partagés », nécessitant une approche globale et non cloisonnée. Deux pistes de réflexion ont été définies : l'alliance thérapeutique (qui relève d'une approche plus conceptuelle) et le parcours de santé (approche concrète).
L'alliance thérapeutique : l'approche conceptuelle
Pour Thierry Poitte, l'alliance thérapeutique repose sur trois facteurs : le quadruple accord, la double déclinaison et le quadruple savoir-faire.
Le quadruple accord consiste pour le vétérinaire et le propriétaire à s'accorder sur :
- la maladie : explication claire du vétérinaire pour une meilleure compréhension du propriétaire,
- les objectifs : souvent négligés, ils concernent la mobilité et la qualité de vie attendues,
- le projet thérapeutique : multimodal, interdisciplinaire et individualisé, centré sur le généraliste qui coordonne les spécialistes,
- l'engagement : implication de l'équipe soignante mais aussi du propriétaire dans l'administration des soins et le suivi.
La double déclinaison consiste en :
- une médecine proactive avec proposition systématique de rendez-vous de suivi,
- une médecine préventive tertiaire visant une réduction de la fréquence et de la sévérité des rechutes grâce à un suivi régulier.
Enfin, le quadruple savoir-faire se décline en :
- savoir écouter : par exemple en pratiquant la médecine narrative,
- savoir donner du temps : adapter la durée des consultations et impliquer les ASV dans l'adaptation des prises de rendez-vous,
- savoir transmettre : éduquer le propriétaire pour l'autonomiser dans l'application du traitement,
- savoir-être : adopter une approche empathique tout en maintenant une certaine distance clinique afin notamment d'éviter l'écueil de la fatigue compassionnelle.
Le parcours de santé : l'approche concrète
CAPobservance propose un parcours de santé (ou « frise ») structuré en quatre étapes :
- le dépistage de la maladie ;
- l'annonce du diagnostic : moment clé, souvent « libératoire » pour le propriétaire parce que mettant fin à une incertitude prolongée et porteur d'espoir de soulagement ;
- le couplage renforcé « prescription-compte rendu » : lire et relire une ordonnance bien construite, bien comprise par le propriétaire et remettre un compte rendu de visite exhaustif, fidèle et engageant le duo équipe vétérinaire/propriétaire (en s'aidant par exemple de l'IA) ; cette étape est souvent négligée alors qu'elle détermine l'implication du propriétaire-aidant ;
- le parcours de suivi : c'est la médecine proactive avec des rendez-vous planifiés et la médecine préventive tertiaire qui s'attache à diminuer la fréquence et la sévérité des rechutes.
« Nous obtenons, sur plusieurs années, un taux d'acceptation de 95 % pour les rendez-vous de suivi », précise Thierry Poitte.
D'abord sensibiliser
Certains outils liés à ce parcours sont déjà disponibles tandis que d'autres sont en co-construction. Boehringer Ingelheim commence en outre à évoquer le sujet avec les vétérinaires sur le terrain.
L'application CAPdouleur, en phase de test depuis six mois, inclut un onglet « Outils pratiques » pour faciliter le suivi : démonstrations de séances de massage, de prise de médicaments, téléchargement des ordonnances, des examens complémentaires...
Thierry Poitte insiste cependant sur la nécessité de développer une culture de l'observance avant de déployer les outils. Cette sensibilisation passera notamment par la désignation de cliniques pilotes sélectionnées par Boehringer Ingelheim, des présentations dans le cadre des EPU CAPdouleur, un symposium sur l'observance qui pourrait être organisé au congrès de l'Afvac, des articles, webinaires, podcasts, newsletters...
Le réseau CAPdouleur (750 cliniques) et Tirsev serviront de relais. Un livret blanc dédié à l'observance est également en cours de rédaction.
Pierre Mathevet (Tirsev) confirme la nécessité d'un changement de comportement chez les vétérinaires et prône une approche individualisée des propriétaires.
« Notre démarche s'inscrit sur le long terme, avec un horizon de trois ans », rappellent les deux acteurs. ■





